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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 14:35

  Luz-ou-le-temps-sauvage.jpg

  

 

 

Salut mon très cher lecteur de l'ombre, prépare la boite de kleenex, ce livre possède un contenu à haut potentiel lacrymal. Mais avant de te raconter pourquoi et comment ce livre est primordial, laisse moi faire une diversion prosale ou prosique (peu importe que ça se dise pas), et écrire quelques lignes pour te planter le contexte.

 

Imaginons que tu sois né(e) entre 1976 et 1983.

 

Imaginons que tu sois né(e) le 9 juillet 1978. Mettons que tu sois une fille. Ta mère sourit heureuse dans son lit de la maternité, la table de nuit est envahie de roses et de chocolats, il y a même des Quality Street. Au dessus d'elle un poster de Rox et Rouky, et dans ses bras  il y a toi petite créature de quelques heures à peine emmitouflée dans ton petit pyjama jaune en velours. Tu bouges tes doigts encore tout ridés et serre fermement la main de ta maman, la tienne celle qui va rester la tienne, celle qui changera tes couches, celle qui te préparera du lait au nesquick sans la "peau", celle qui passera l'éponge sur ta mini fugue à la patinoire avec ton amoureux de quand tu auras 13 ans, et celle qui fermera les yeux sur ton look de Spyke des Années Collège un poil plus tard.

 

Imaginons qu'à l'autre bout de l'Atlantique, disons à peu près à 11.000 kilomètres de là, en Argentine, la même date, Fernanda Lopez git à côté d'un lit sale et ensanglanté. Elle aussi vient de connaître la maternité, enfin de l'effleurer, on vient de lui pratiquer une césarienne, toujours avec cette cagoule sur la tête, celle qu'on lui a mis il y a 5 mois quand un groupe de militaires l'a enlevée pour être juste la femme d'un supposé subversif. De son utérus béant que l'on a recousu à la hâte, elle a entendu les pleurs. Les pleurs de sa fille. C'est une fille on lui dit, comment tu veux l'appeler ? puis on ricane... Elle veut au moins la toucher, une fois ne serait ce qu'une fois, qu'une seule fois, mais déjà on l'emmène, on va donner sa fille à quelqu'un qui attend pour cette enfant, qui l'a "commandée". Elle n'arrive même plus à hurler, il n'y a plus de rage, plus rien en elle, elle a touché la méchanceté la plus misérable de l'homme. Et ce gardien il trouvera amusant de lui violer ce corps en deuil et en souffrance. Elle sait qu'elle va mourir, car elle doit disparaître. Plus tard d'un avion militaire, on la jettera encore presque vivante à la mer, au dessus du Rio de la Plata, bien au large des côtes où elle se baignait avec ses soeurs quand elle était enfant. Le Vol de la Mort. Maintenant elle va disparaître ne pas laisser de trace...

 

"Luz ou le temps sauvage" est la voix de cette trace, car même si le crime semble "parfait", il reste une empreinte qui s'appelle la génétique, enfin tu vas comprendre peut-être un peu mieux quand je vais te faire un résumé du bouquin mais avant tout, arrêtons-nous mon très cher lecteur de l'ombre sur des faits historiques.

 

Argentine, mars 1976, un coup d'état militaire assoit au pouvoir le général Videla, qui a comme but d'anéantir les "mouvements gauchistes révolutionnaires". Jusqu'en 1983, lui et ses associés vont livrer une guerre sans merci à la "subversion" qui va se solder par la somme approximative de 30.000 disparus, 30.000 personnes qui disparaissent comme "si la terre les avait avalés". A  cette époque l'Amérique latine et plus particulièrement des pays comme le Brésil, l'Uruguay, le Paraguay, le Chili, la Bolivie sont des pays où oeuvrent d'autres dictatures militaires, toutes ces dictatures se sont solidarisées dans cette lignée très maccarthique de  "la chasse au rouge". Cette opération a un nom: Le Plan Condor. Ce plan est  une campagne d'assassinats et de lutte anti guérilla qui s'est réalisée de manière internationale et mis à part la collaboration entre le majorité des divers pays d'Amérique Latine, certains agents secrets de ce plan ont pourchassé jusqu'en Europe ou aux USA les "dissidents" en exil. 

 

Leur technique: la torture suivie de la "disparition". Bienvenue dans un monde où le mot faire "disparaître" est plus joli que "assassiner", le résultat est le même: un coeur qui ne bat plus, avec l'horreur de ne jamais faire le deuil, de ne jamais pouvoir pleurer sur un corps, ou un os, ou bout d'os, rien que la résignation de savoir que disparaître en ces temps là c'était pour toujours.

 

Voici un extrait, p.397:

 

"Les fantômes sortent maintenant de ces minutes du procès, de ces pages déjà jaunies par le temps, et peuplent mes jours et mes nuits. Je vois cette fille, Beatriz, la jambe cassée, au camp de détention, qui se traîne aux toilettes et y trouve les lettres et le journal intime de sa mère que l'on a accrochés pour se torcher le cul. Je l'imagine essayant de cacher sous ses vêtements ces papiers de sa mère qui s'est suicidée peu de temps auparavant, folle d'horreur devant le destin de sa fille. C'est exprès qu'ils ont placé là ces papiers, pour qu'elle les y trouve, comme si ses tortures physiques n'étaient pas suffisantes. Et cet homme que ni l'électricité sur les gencives, le bout des seins, partout, ni les séances systématiques et rythmiques de coups de baguettes en bois, ni les testicules tordus, ni la pendaison, ni les pieds écorchés à la lame de rasoir, ne parviennent à faire s'évanouir ni parler, et à qui on présente un linge tâché de sang: "c'est de ta fille", lui disent-ils, elle a 12 ans sa fille, voyons s'il va collaborer, s'il va parler maintenant."

 

En recherchant un peu sur le plan Condor j'ai découvert quelque chose que j'ignorais d'avéré: la France aurait eu une implication "tacite" dans cette guerre contre la subversion. En effet la guerre d'Algérie et les technique des OAS aurait fait des émules chez les militaires Sud-Américains en mal de pouvoir. A cette époque on considère ces techniques comme révolutionnaires: il y a un manuel qui se passe entre toutes les mains et qui s'appelle "la guerre Moderne" de Trinquier. La Bataille d'Alger deviendra un modèle anti-subversif et ce sont d'anciens des services spéciaux de l'Algérie qui vont former certains aspirants dictateurs dans la jungle brésilienne. Pire encore, une enquête sur les escadrons de la mort Argentins, révèle la présence de conseillers Français à Buenos Aires pendant toute la dictature, autant dire qu'une fois de plus on a bonne mine le pays des Droits de l'Homme (bon j'arrête mais si ça t'intéresse un poil ce sujet épineux, il y a un documentaire de Marie Monique Robin qui a gagné en 2004 le prix du meilleur documentaire politique, tu le trouves sur youtube "Les escadrons de la mort, l'école française").

 

Autre victime en conséquence de cette atroce guerre très sale: les enfants. Ce sont 500 enfants qui ont été enlevés à leur mère en captivité. L'horreur du calcul de la junte au pouvoir était qu'ils attendaient avant de torturer et d'assassiner les femmes enceintes qu'elles accouchent afin de voler leurs enfants et  les répartir dans des familles proches du pouvoir.

 

Luz, la grande protagoniste du livre, est l'une de ses enfants à qui l'ont a volé l'identité. Elle grandit avec un doute, le sentiment de ne pas être à sa place, que quelque chose ne colle pas dans son histoire familiale. A la suite d'une enquête courageuse et haletante, elle découvre que sa mère a été assassinée juste après sa naissance, et qu'elle aussi a été utilisée pour cacher le deuil d'un mort-né. Elle a 20 ans quand elle retrouve son père biologique, Carlos, qui désormais vit à Madrid. L'auteur, Elsa Osorio (1952, Buenos Aires), a écrit une fiction au travers de la voix de Luz, mais une fiction tristement fondée sur des faits historiques. La voix de Luz c'est la voix de tous ces enfants volés. Jusqu'à aujourd'hui ce sont seulement 102 enfants qui ont retrouvés leur identité grâce entre autre à l'activité courageuse et incessante des grands-mères de la Place de Mai.

 

J'ai été tout simplement bouleversée par ce livre, parfois tellement choquée que j'en mettais ma main devant la bouche comme quand je regarde un film d'horreur (ce qui ne m'arrive presque jamais, rapport à mon potentiel développé de poule mouillée, je suis le Sammy de Scoubidou rappelle-toi).

Il y a des bouquins qui secouent, qui donnent des coups de pied au cul, qui rappellent le confort évident de ta vie, qui font pleurer, qui apprennent, qui ouvrent les yeux, qui rendent courageux, et pourquoi pas un peu meilleurs et bienveillants, qui marquent et restent en mémoire, comme une alerte, "Luz ou le temps sauvage" est de ces bouquins là, qui sont nécessaires et universels, le genre de "bouquin-prends ça dans ta face" qui oeuvre pour l'exercice de mémoire pour ne pas qu'on oublie l'histoire ou pire qu'on la range dans un semblant d'amnésie.

A ce sujet dans une interview du Muze de cet hiver, Elsa Osorio dit " Je crois que la littérature est un bon chemin pour la récupération de la mémoire collective", elle a tout à fait raison et je crois qu'au delà que ce soit aussi son rôle à la littérature, dans des cas comme celui-là, c'est son devoir.

 

Bien à toi mon très, très cher lecteur de l'ombre, que la force et la paix soit avec toi comme dirait pas Jésus mais un Jedi* 

 

PS: Dans le thème des victimes de la dictature militaire Argentine, est sorti récemment un livre-documentaire-enquête "La disparue de San Juan" de Philippe Broussard. Il revient sur le triste destin d'une Franco-Argentine, Marie Anne Erize, assistante sociale active dans les bidonvilles et à la fois mannequin, et qui elle aussi a "disparu" à 24 ans en octobre 1976. Si tu veux voir de quoi il en retourne plus en détail, je te joins le link d'un article du Telerama.  

 

 * allez pour détendre l'atmosphère, petit aveu au sujet des Jedi, qui va me valoir au moins une fatwa comme à Salman Rushdie de la part des fans de Star Wars: j'ai JAMAIS réussi à regarder Star Wars en entier, je trouve ça aussi chiant que de regarder le Tour de France (et d'une pierre deux coups je me mets les fans du Tour de France à dos) (qui doivent être nombreux à fréquenter mon blog)(...) 

 

RE-PS: Je ne voulais pas te laisser sans une chanson de Mercedes Sosa qui fut une très grande chanteuse argentine, qui elle aussi a été censurée et forcée à l'exil pendant la dictature militaire Argentine. Euh bon maintenant si je te laisse pour de bon mon très cher lecteur de l'ombre.



 

 

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Published by Solenn ou Amber et des fois Josiane - dans Littérature sud-américaine
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Steph 04/05/2011 14:04



J'avais fait quelques recherches sur le plan condor et découvert comme toi, lart qu'avait l'école française  de torturer avec  methodes les 'dissidents' algériens.


Très bien ton article...et pour info moi aussi j'ai du mal à suivre star wars et le tour de France;



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